L’intelligence Artificielle dans les Hauts-de-France – Regard d’expert

René Lefebure – Consultant en stratégie data Ancien directeur R&D chez Conexance

 

Intelligence Artificielle : quelle place chez les professionnels en Hauts-de-France ?

 

Les Hauts-de-France : un terreau fertile mais mal exploité

La région n’a pas su mettre à profit ses atouts pour s’illustrer dans les domaines et métiers de la data, si bien que beaucoup de projets ne peuvent être réalisés aujourd’hui, faute de moyens. A la fois causes et conséquences, plusieurs éléments sont à mettre en lumière.

Il y a tout d’abord un puissant phénomène d’aspiration des talents, vers Paris mais aussi et surtout vers les Etats-Unis : les talents partent là où sont les gros budgets. Afin de conserver ces experts formés dans nos cursus, la région doit donc mobiliser elle aussi des budgets conséquents, capables de rivaliser avec l’attractivité des offres parisiennes et étrangères.
Par-là, les Hauts-de-France pourront également s’imposer comme un centre névralgique de l’Intelligence Artificielle, et plus généralement de la data, et booster ainsi la compétitivité comme l’économie du territoire.

En outre, la place de l’Intelligence Artificielle dans les études supérieures est quasi nulle. En effet, il existe encore (trop) peu de formations spécialisées dans les métiers de la data et de l’Intelligence Artificielle, alors même qu’agences et annonceurs sont de plus en plus en demande de ces compétences stratégiques. Pour s’imposer comme leader dans le domaine de l’IA, mais aussi pour être en mesure de répondre aux besoins de ses entreprises, la région donc doit urgemment repenser sa formation.
Actuellement en lice pour le projet 3IA, projet d’accueil d’instituts interdisciplinaires en intelligence artificielle, on ne peut nier néanmoins que les Hauts-de-France, qui cherchent à rattraper leur retard, restent à l’échelle de la France une terre d’accueil de choix pour les projets liés à l’IA.

Finalement, les logiciels et techniques sont trop coûteux pour les agences, qui seraient pourtant aptes à opérer une prise de conscience chez les annonceurs.

   

Déploiement de l’IA : le timing des projets

 

Il y a aujourd’hui une trop faible prise de conscience quant à l’importance croissante de la place de l’Intelligence Artificielle dans les métiers à venir, alors même que cette dernière est amenée à remplacer environ 25% des professions actuelles. Le pourcentage, très élevé, de « Ne sait pas » (graphique ci-dessus) reflète bien cette réalité. Il y a encore beaucoup de pédagogie à fournir.

Ce retard est problématique. On migre aujourd’hui des applications de data management vers l’Intelligence Artificielle, au lieu de chercher à conquérir de nouveaux marchés. En cause ? Un manque de maturité de certains secteurs, qui ne se sentent pas prêts ou pas concernés par ces questions. Or, les datas sont le nouvel enjeu de pouvoir ; elles permettent de dégager du sens pour affiner sa stratégie, de mieux valoriser ses produits et services ou encore d’optimiser ses résultats… Si une prise de conscience ne s’opère pas rapidement, le décalage entre les entreprises n’ira qu’en s’intensifiant.

L’Intelligence Artificielle impacte les relations entre agences et annonceurs

 

De plus en plus, agences et prestataires vont être amenés à se positionner en tant que conseillers auprès de leurs clients. Leur rôle va en effet être d’éclairer les annonceurs quant à l’utilisation de leurs données, mais aussi quant à la nature des données à collecter et à, ou non, utiliser. Ces services, plus législatifs et éducatifs, devront permettre aux annonceurs de prendre conscience des limites légales et éthiques à ne pas franchir. En effet, avec les datas, la frontière entre le légal et l’illégal devient souvent floue. L’IA pose des questions d’assistance, de vigilance et d’éducation.

Mais dans les faits, beaucoup d’agences aujourd’hui ne se sentent pas concernées par ces nouveaux enjeux ou manquent de visibilité à moyen-terme quant à la place future de l’Intelligence Artificielle dans leur secteur. Certains prestataires vont même jusqu’à rejeter ces nouveaux outils de la data. L’IA va donc venir perturber les relations entre agences et annonceurs, puisque ces derniers sont et seront pour certains plus mâtures que leurs prestataires sur ces questions.

Du côté des collectivités territoriales, on constate un décalage technique certain, si ce n’est dans le digital du moins dans le domaine de l’Intelligence Artificielle. Toutefois, la question se pose de savoir si le rôle des collectivités et de collecter, d’analyser et de stocker des données sur ses habitants. Plus sensibles en effet aux problématiques éthiques liées à la data, ces dernières doivent se montrer plus prudentes quant à leurs utilisations. Des applications dans le domaine des transports par exemple sont plus que conseillées, voire nécessaires, mais reste à savoir où la limite sera placée dans ce processus d’amélioration de la vie du citoyen.

Quels sont les freins liés au développement de l’IA ?   

Les freins identifiés par les agences et annonceurs

L’un des principaux freins au déploiement de l’Intelligence Artificielle est un phénomène de résistance au changement chez les acteurs de la data, alors même qu’ils devraient en être les moteurs. Leur cœur de métier n’est pas une fin en soi ; ils doivent être précurseurs d’une nouvelle matière de l’exercer. Ces professions, comme beaucoup d’autres, vont être profondément bouleversées par l’arrivée de l’Intelligence Artificielle et les exerçants doivent s’adapter au plus vite, sous peine de rapidement ne plus être à niveau.
Ce n’est pas la première fois que des professions disparaissent à cause des avancées technologiques, de nombreux cas se sont présentés dans l’Histoire. On peut penser dernièrement à l’exemple des call centers : alors que cette action était internalisée, elle a rapidement été délocalisée lorsque les entreprises ont commencé à faire appel à des prestataires extérieurs. Désormais, il s’agit de l’un des secteurs les plus menacés par le déploiement de l’Intelligence Artificielle : comme pour les chatbots, ce sont bientôt des applications IA qui passeront ces appels.

La nouvelle légilation RGPD représente une autre difficulté, celle de savoir si les actions menées comme les usages faits des datas sont ou non légaux. Depuis la mise en vigueur de cette loi, une question est omniprésente chez les professionnels de la data : suis-je ou non hors-la-loi ? Les métiers de la data flirtent continuellement avec le respect de la vie privée et la législation.
Cette nouvelle législation a qui plus est un impact notoire sur la compétitivité française à l’échelle européenne : en effet, si la France a réglementé la collecte et l’usage des données, les autres pays d’Europe n’ont pas tout adopté cette démarche, ce qui risque à terme de leur procurer un avantage compétitif indéniable.

Finalement, l’un des freins les plus importants, et les plus graves, est lié à la collecte même des données. Or, sans données, il ne peut y avoir d’IA. Dans les Hauts-de-France, beaucoup de datas ont été jetées ou perdues, un handicap qui explique en partie pourquoi la région n’a pas réussi à mettre pleinement à profit ses atouts pour s’imposer dans le milieu de la data et de l’Intelligence Artificielle.

La question du coût de l’IA est un mythe. Les logiciels et les techniques ont en effet un coût, mais agences et annonceurs doivent comprendre que l’IA est un investissement stratégique capital pour le futur. Les retombées économiques devraient largement dépasser, et compenser, les dépenses initiales. Le coût est donc bien plus un frein perçu qu’un frein réel.

Quels changements sont et vont être opérés par l’Intelligence Artificielle ?

Les applications identifiées par les agences et annonceurs

L’Intelligence Artificielle se manifeste déjà dans plusieurs secteurs d’activité : la médecine, l’armée, les transports, l’électroménager… A l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris par exemple, la plateforme d’intelligence artificielle Ibiopsy est en train de révolutionner le traitement des pathologies, et notamment du cancer du foie. Cette technologie combine des méthodes d’imagerie à du deep learning et au big data analytics afin de permettre de mieux extraire les biomarqueurs de la progression de la maladie. L’objectif est ainsi d’améliorer le diagnostic et la prise en charge du patient. De même, au centre Oscar Lambret de Lille, un nouvel outil va permettre d’aider au traitement du cancer du sein grâce à un test basé sur la « signature moléculaire ». Un outil qui devrait permettre d’aider 10 à 15% des patientes. En ce sens, Laurent Schlosser, directeur de la division Secteur Public de Microsoft, a déclaré : « 98% de la santé, aujourd’hui, c’est du curatif. L’IA permet de basculer sur une médecine plus préventive ».

Mais l’IA va avant tout se manifester dans les objets connectés. Intelligence Artificielle ne signifie pas nécessairement robot ! Au Japon par exemple, l’Intelligence Artificielle est par exemple utilisée à des fins de reconnaissance visuelle : l’IA analyse le nombre d’usagers qui attendent le métro et, en fonction de ce nombre, va envoyer ou non immédiatement un métro à l’arrêt concerné afin d’éviter des transports surchargés.

L’objet est donc amené à devenir communicant : par la connaissance de l’objet, nous allons pouvoir récupérer des informations sur l’utilisateur. La communication et le marketing vont ainsi évoluer : au lieu d’informer sur les profils, ces fonctions informeront désormais sur les usages.

 

René Lefébure
Consultant freelance en stratégie data

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