Prise de parole en public – La 1ère rencontre

Anatole était riche, riche d’une vie incomparable. C’était un homme de grande expérience, passionné, qui était une référence pour son entourage. Il n’avait peur que d’une chose – mises à part les araignées – prendre la parole en public. Oh il savait très bien donner le change et présenter oralement ses projets, les partager avec son équipe, ses amis. Il lui était même déjà arrivé d’être interviewé par la télévision régionale. Il se souvenait aussi de ce grand moment où il avait pris la parole au forum des associations de sa ville, imaginez, près de mille personnes ! On le sollicitait régulièrement tant il semblait à l’aise en public et donnait l’impression d’aimer ça.

Lui aurait tout donné plutôt que de parler en public, il se forçait en fait. Mais il estimait qu’en homme responsable, il devait se faire violence pour être le supporter enthousiaste des projets qui lui tenaient à cœur.

Cependant,  il nourrissait une grande frustration. Même s’il était tétanisé à chaque fois qu’une échéance de prise de parole s’annonçait, même s’il ne sentait plus son corps, ses bras, ses jambes au moment de parler, même si les choses allaient trop vite pour lui et que les images se bousculaient devant ses yeux à en perdre le fil, et même s’il vivait les silences comme des gouffres en plein milieu de son discours, et les réactions du public comme des récifs dans la tempête,  il devait admettre qu’au fond de lui une part de non-accompli sommeillait. Il sentait confusément, bien enfoui, un autre Anatole qui avait envie de vivre, de bouger, d’être libre de dire ce qu’il avait à dire et d’une façon qui lui était bien personnelle. Dans son être profond gigotait un Anatole drôle, plein d’à-propos, tellement imprégné de son sujet qu’il pouvait se permettre de rebondir et de saisir toutes les perches tendues par son public. Pourtant, ce Anatole magnifique et bien vivant lui semblait loin de l’homme public qu’il affichait, séparé par une cloison étanche, qui présentait de rares ouvertures parfois, mais qui se refermaient bien vite quand il cherchait à les provoquer lui-même. La volonté ne changeait rien à l’affaire, il restait un orateur insatisfait, otage de ses notes, de ses habitudes moyennisantes et confortables.

Un jour pourtant, alors qu’il parlait devant un public nombreux, occupé à la fois à être clair dans son propos et surtout à cacher son manque d’agilité, son regard fut attiré par un auditeur au premier rang qui le fixait mais ne semblait pas partager l’enthousiasme des autres personnes. Petit à petit cet homme, qui pourtant ne manifestait aucune désapprobation, aucune impatience, en venait à aspirer toute son énergie. Tout en continuant sa présentation, Anatole ne pensait plus qu’à lui, il ne parlait plus que pour lui, aimanté par son regard, cherchant le moindre signe de reconnaissance de sa part. Se faisant, il se rendit compte que l’enthousiasme de la salle baissait, que l’attention se dissipait petit à petit. Jusqu’au moment où une femme se leva et réclama la parole : “Nous devrions peut-être faire un sondage pour voir si nous sommes bien en phase avec vos idées, regardez tout le monde est loin d’être d’accord” lança-t-elle en désignant l’homme du premier rang qui pourtant était resté muet pendant toute la séance. On applaudit la jeune femme. On se leva et tout le monde quitta la salle.

Anatole était sonné. Il ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Il fut ramené sur terre par un bruit, comme quelqu’un qui s’éclaircit la gorge. Il leva les yeux et croisa le regard de l’homme du premier rang. Il était le seul à être resté. Il se tenait debout maintenant. Il dit à Anatole :

– Vous êtes un excellent orateur, j’ai même rarement rencontré un homme qui réunissait à ce point toutes les qualités du tribun, du manager.

Anatole crut que l’étranger se payait sa tête. En même temps cet homme aux cheveux blancs et aux yeux bleus, très clairs, semblait concentré, joyeux et pas le moins du monde ironique. Celui-ci poursuivit :

Vous avez au fond de vous une parole vraie, simple, claire et belle.

Anatole, amer, ne pût s’empêcher de rétorquer :

– Au point de faire fuir une salle entière

Avec un grand sourire, l’homme répliqua aussitôt :

– Enfin

– Comment ça “enfin” ?

– La médiocrité, celle qui est faite de recettes éprouvées, confortables, ennuyeuses, n’a aucune profondeur en même temps qu’une étendue infinie. Cet après-midi, vous vous êtes vautré de tout votre long dans cette médiocrité fangeuse. Les recettes qui marchent ont désormais fait long feu pour vous.

– Comme encouragement, je vous remercie. Vous dites souvent aux gens qu’ils sont médiocres? Vous êtes qui vous d’abord ?

Sans répondre à cette question d’Anatole, l’homme fit quelques pas vers la sortie, et se retourna pour ajouter d’une voix très douce, presque chuchotée

– Vous ne m’avez pas bien écouté, je n’ai pas dit que vous étiez médiocre. Le public est parti de lui-même parce qu’il s’est trouvé lui-même médiocre. Par votre attitude toute en surface, bien lisse, d’orateur qui n’ose pas être lui-même.

Anatole restait coi. A la fois il avait envie de dire sa façon de penser à ce donneur de leçon, en même temps il ne pouvait nier que cet homme touchait un point sensible. Il s’entendit lui dire:

– Vous êtes resté, vous, pourtant…

– Oui, parce que je sentais que, plus vous vous noyiez, plus je commençais à entrevoir un Anatole qui lâchait ses vieilles amarres, fatigué de jouer le même rôle bien sécurisant. Vos gestes et votre voix m’en ont dit beaucoup plus alors sur vous. En même temps que vous sembliez vous débattre en cherchant de l’air de vos bras, votre voix s’est soudain faite plus claire, comme un appel, un cri qui reliait directement vos yeux à votre histoire, votre fondement.”

Anatole était subjugué. Il n’avait même pas relevé que l’inconnu l’avait appelé par son prénom.

– Qui êtes-vous ?

– Quelqu’un qui peut vous accompagner dans les jours qui suivent, si vous le voulez

– Comment ça dans les jours qui suivent?

– Oui, vous venez de vivre aujourd’hui le premier jour du reste de votre magnifique vie d’orateur.

A suivre

Source : Jacques-Yves HENNEBEL, metteur en scène de l’expression, site web 

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